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Histoire de Melody Nelson

Dernière mise à jour : 9 févr.

Un disque conceptuel et intemporel explorant l'histoire de l'héroïne adolescente du titre. Histoire de Melody Nelson est sans doute l'album studio le plus cohérent et le plus parfaitement réalisé de
Gainsbourg.

S'inspirant et rendant hommages à l'œuvre Lolita de Vladimir Nabokov, grand auteur russe du XXe siècle, Serge Gainsbourg construit cet album en collaboration avec Jean-Claude Vannier, compositeur et arrangeur. L'album s'articule autour d'une histoire, celle d'un homme et d'une jeune femme, incarnée dans les yeux du chanteur par Jane Birkin. Sa chère londonienne prêtera sont image pour la pochette d'album et sa voix pour ne prononcer que son nom et quelques cris chatouilleux. Détail amusant, la peluche présente dans les bras de Jane sur la pochète n'est pas là pour cacher la poitrine de la modèle, non, elle est là pour cacher le bidon grandissant de Madame, alors enceinte de Charlotte.


Serge Gainsbourg est un pionnier en matière d’albums-concepts. Déjà, dans les années 60, il publiait deux disques, Confidentiel et Gainsbourg percussions qui possédaient chacun une trame narrative commune, où toutes les chansons forment une même histoire. En 1971, sa vie commune avec une jeune anglaise de près de 20 ans sa cadette, Jane Birkin, ainsi que sa récente acquisition d’une Rolls Royce (même s’il n’a ni permis, ni chauffeur, ni peur des flics) lui inspirent l'Histoire de Melody Nelson. C'est à Londres, début 1970, que Serge invite Vannier pour lui parler de ce projet. Ils ont rendez-vous dans l'hôtel Cadogan, lieu mythique de la capitale où Oscar Wilde passa ses dernières heures de liberté, et où le roi Edouard VII se livra à quelques écarts sur son vœux de fidélité. A ce moment, Gainsbourg n'a rien. Pas de musiques, pas de paroles, rien que le titre : Histoire de Melody Nelson. Les deux hommes se mettent alors à composer l'essentiel de l'album, et le 21 avril de la même année, ils entrent au studio de Marbles Arch pour enregistrer la partie instrumentale. L'instrument central n'est ni la guitare, ni la piano ou autres cuivres, mais bien la basse. Celle de Dave Richmond, musicien de studio qui a travaillé avec, entre autres, Elton John. Sa basse est fabuleuse, une sorte de funk décousue qui nous accompagne aux travers des sept chansons de l'album. Sept, chiffre porte malheur de la pauvre Melody, qui se fera renverser dans la chanson Melody, et mourra d'un crash de Boeing 707 dans Cargo Culte, deux chansons de sept minutes. Sept, comme le nombre de chanson de l'album, pour une durée totale de vingt sept minutes et cinquante sept secondes. Une fois dans la boite, Gainsbourg et Vannier se rendent à Paris, où les deux compères s'occuperont de la partie symphonique. Interprétées par les musiciens de l’Opéra de Paris, les orchestrations sont à la fois sophistiquées et épurées, elles donnent à l'album une autre dimension bien au delà des classiques rock de l'époque. On doit ce chef-d'œuvre à Jean-Claude Vannier, qui lui seul a composé les arrangements pour cinquante cordes et soixante-dix choristes.


On sort le vinyle de sa pochette bleue, on l'enclenche gentiment sur la platine, après avoir levé le bras de lecture, on le dépose sur le sillon le plus éloigné du centre. Quand on appuie sur "Start", deux diamants rentrent en collision : celui permettant la lecture, et le début de Melody. On commence par une basse, une basse lancinante qui nous obsède de suite. Une batterie jazzy et discrète met en valeur l'instrument à quatre cordes qui poursuit son travail envoûtant. Le tout est relevé par une guitare sauvage, arrivant par pointe musicale qui nous plonge dans une ambiance sombre mais attirante. Gainsbourg rejoint les musiciens non pas en chantant, mais en parlant. Sur cet album, la narration prend globalement la place du chant et nous fait vivre cette histoire comme si le poète nous chuchotait à l'oreille. La première chanson de l'album, presque jumelle avec la dernière, commence par une virée nocturne en Rolls-Royce, et l'explication de ce qu'est le "Spirit of Exctasy", cette sculpture présente au-dessus de la calandre largement inspirée de la Victoire de Samothrace, qui est le symbole même des Rolls. Suite à cette présentation de la Vénus d'Argent, le rythme s'accélère, l'orchestre entre en scène et les paroles nous plongent dans la véritable histoire, celle de Melody. Une jeune fille anglaise aux cheveux rouges et à l’allure innocente qui se promène à vélo. Après l'avoir percutée, il la ramasse littéralement et vivra avec elle une histoire immorale et débridée tout au long de l'album. C'est ainsi que termine le premier chapitre de cette nouvelle, mais la ballade ne fait que commencer. Et cette ballade, c'est celle de Melody Nelson, le deuxième titre beaucoup plus mignon. On commence par une basse produisant un riffs qui terminera tous les couplets et refrains. Puis les vents et la guitare rentrent en scène pour accompagner Gainsbourg qui nous décris Mélody, une adorable garçonne de quatorze automnes et quinze étés. C'est d'ailleurs dans ce titre que Jane apportera sa pierre à l'édifice en ne prononçant que son nom.
Dans une valse accompagnée exclusivement de l'orchestre symphonique qui nous balade comme dans un Disney au rythme tranchant de vents qui s'envolent puis redescendent, l'ascenseur joue ainsi sur la durée de la chanson pour un voyage de luxe. La suite nous entraine dans une nouvelle ballade pop, laquelle permettra au narrateur de nous dévoiler ses sentiments et ses doutes sur sa relation avec la jeune Melody. Il dira notamment "tu m'en auras fait faire des conneries", c'est vrai que leur relation n'est pas très #MeToo.
Cette romance se poursuit dans "L'hôtel Particulier", un cinquième titre décrivant la grandeur sordide de la chambre louée, où le narrateur et Melody finissent par entrelacer leurs corps. La voix de Gainsbourg frissonne de désir et d'effroi, la musique y répond sur des éclats de piano et de cordes faisant irruption sur une ligne de basse impatiente. La guitare accompagne le tout sur un riff autant dynamique que planant. On tient là un titre décrivant ce qui s'est passé dans la chambre quarante-quatre, celle de Cléopâtre, où la romance vécue par l'automobiliste et la cycliste se concrétise. Visiblement, tout ça était très sympathique tant Melody rigole dans la chanson qui suit. Une chanson beaucoup plus funky soutenue par les rires de Birkin. La fin est cependant dramatique, et le bruit d'un vent soufflant ne fait qu'accentuer cet effet. Comme une introduction à Cargo culte, Serge nous parle avec un ton détruit, nous disant que Melody est partie retrouver son pays du Sunderland, sans jamais y arriver, le Boeing 707 s'écrasant en chemin.
La piste suivante est complètement dédiée au culte du cargo, autrement dit la fascination des indigènes pour la technologie occidentale. En effet lors de l’écrasement d’avion de Melody, son amant est complètement atterré par la nouvelle. Il en vient à se demander si, comme ces sorciers indigènes, il ne doit pas lui-même invoquer ces dieux de métal. Reprenant la trame du premier titre de l'album, la jumelle comme nous l'appelions plus haut, Gainsbourg donne à cette pièce une profondeur poétique, une sorte de contemplation morbide de Melody présentant à la fois une fascination du culte du cargo et un désir de vengeance sur ce monde moderne qui l’a emportée. Ainsi se termine l'album, presque vingt-huit minutes d'histoire pour une musique de grande qualité.


À sa sortie, le 24 mars 1971, le public découvre un album de seulement 27 minutes, mais dont certaines chansons durent plus de 7 minutes. Bizarre… Il n’y a pas de single qui se détache du lot, c’est un tout, un bloc, une œuvre à embrasser dans son ensemble. Et ça ne plaît ni aux radios ni aux auditeurs. Encore moins à ceux qui estiment que cette torride relation entre un Serge Gainsbourg de quarante-deux ans et une adolescente qui en fait presque trente de moins est inacceptable. Il faudra douze an à l'album pour atteindre le palier de disque d'or. Le concept sera cependant une source d'inspiration outre Manche, avec un succès plus présent et surtout de nombreuses mentions et reprises (De La Soul, Portishead, Beck). Suite à la réédition au début des années 2000, l'album connaît une nouvelle ferveur. Il obtiendra notamment la note maximale de dix sur dix par le magazine musical Pitchfork. La référence en notation AllMusic lui attribuera cinq étoiles, soit le maximum.

Histoire de Melody Nelson est un concept album tour à tour fascinant et repoussant, hilarant et sinistre, mais jamais ennuyeux, ce qui, dans le monde de Gainsbourg, serait le péché ultime (et probablement le seul). Presque une aventure cinématographique, l'album nous transport aux rythmes de musiciens talentueux. Tout est parfait, de la basse aux violons, de la guitare aux cuivres, de la voix aux percussions. Les paroles sont extrêmement bien écrites, et nous feraient oublier un amour plus que douteux. Un album presque Anglais à écouter d'urgence.

Pour l'écouter dès maintenant, deux moyens :
Spotify :
L'album sur YouTube :

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