• Flo

How Do You Sleep?

Dernière mise à jour : 15 mars

Prémices des rap contenders, How Do You Sleep est une véritable attaque envers Paul McCartney en provenance de Lennon. Le titre n'en n'oubli pas pour autant d'être plein de qualité musicale, bien qu'éclipsée par la légendaire "Imagine" du même album.

Nous sommes en mai 1971. Les quatre garçons dans le vent se sont séparés depuis plus d'un an, en cause les relations tumultueuses qu'entretiennent John Lennon et Paul McCartney. Des tensions qui apparaissent alors au grand jour, tandis que les deux chanteurs poursuivent leur carrière chacun de leurs cotés. Comme les ruptures amoureuses sont difficiles, ils se renvoient la responsabilité de la dissolution du groupe par médias interposés, la guerre ne fait que commencer. Si Paul McCartney fait parler son talent sur son album éponyme, John Lennon s'apprête lui à dévoiler son mythique "Imagine".
Tout d'abord, un peu de contexte. Le 10 avril 1970, le Daily Mirror publie une annonce qui prendra par surprise tout le monde. Le titre du quotidien britannique, si gros qu'il occupe quasiment toute la une, annonce : "PAUL IS QUITING THE BEATLES". En lettres capitales, Paul McCartney nous balance de plein fouet qu'il quitte le groupe qui, depuis 1962, change le monde de la musique. Comme pour apaiser tout le monde, ou pour narguer ses anciens compères, il en profite pour dire que son premier album solo, nommé McCartney, sort quelques jours plus tard. Malin le Paulo. L'annonce prend tout le monde de court, y compris les trois autres membres du groupe. Car si la séparation des Beatles était pour eux déjà un fait, elle était censée rester secrète. Dès le mois de septembre 1969, à la fin des sessions qui ont conduit à l'album Abbey Road, Lennon annonce qu'il s'en va. Le disque sort en décembre 1969, alors qu'officiellement, les Beatles sont encore un groupe. En coulisses, Ringo travaille aussi sur son album, tout comme George Harrisson, qui a aussi sorti une bande originale de film quelques mois plus tôt. Mais la séparation ne s'est pas ébruitée.
Depuis la fin des tournées des Beatles en 1966 et surtout depuis la mort de leur manager Brian Epstein, les tensions étaient grandissantes au sein du groupe. Pour preuve, Ringo Starr abandonne le groupe en plein enregistrement de ce qui allait devenir le White Album. Sur l'ouverture de Back in USSR, c'est donc McCartney qui est à la batterie. Le projet suivant, nommé Get Back (qui deviendra l'album Let It Be) était censé resserrer les liens des quatre garçons dans le vent en revenant aux racines du rock n'roll. C'est peine perdue : l'emprise grandissante de Paul, la présence en continu de Yoko Ono pendant les sessions ainsi que les questions financières liées à la maison de disques Apple Records tendent encore un plus les relations. Cette fois, c'est George Harrisson qui claque la porte pendant quelques jours. Comme un chant du cygne, ils arrivent pourtant à se retrouver et à assembler un album considéré par beaucoup comme étant le sommet de leur art : Abbey Road, achevé fin août 1969 et qui sortira un mois plus tard.
Quand le communiqué de McCartney sort dans la presse, il reste encore un album à sortir, Let It Be, sur lequel le groupe a retravaillé quelques titres jusqu'en janvier 70. Quelques jours plus tôt, Ringo Starr a rendu visite à Paul McCartney pour le convaincre d'attendre au moins la sortie de Let It Be avant de sortir son album solo. En vain. Avec cette annonce tonitruante, Paul McCartney s'attribue la fin du groupe, alors même qu'il "n'y avait plus que lui qui essayait de maintenir les Beatles ensemble", racontera Yoko Ono des années plus tard dans une interview. Les autres membres du groupe lui en tiennent rigueur, tout particulièrement John Lennon, qui très remonté, détaillera les raisons de sa colère en 1971 à Linda McCartney : "Paul et Allan Klein ont passé la journée à me convaincre de ne rien dire, parce que cela pourrait ‘faire du mal aux Beatles’. Alors mets-toi bien ça dans ton petit crâne pervers Mme McCartney : ces connards m’ont demandé de garder le silence !", écrit-il dans cette lettre qu'il destine au couple. La même année, il attaque Paul McCartney dans une chanson avec George Harrisson à la guitare, notre fameuse How do you sleep?
C'est donc à la huitième piste que notre ami Paul McCartney découvre les armes utilisées par John. Il y a un MC dans la place, et ce n'est pas celui auquel vous pensez. La scène du crime est fixée dans un bar, où l'on entend quelque chose qui s'apparente à une fin de chanson dans un bar. Douze secondes d'une fin de gig pour et bim, deux boum éclatent, on est saisi avant même que la batterie arrive. Pendant ce temps, John commence les hostilités : "Alors comme ça Sgt. Pepper t'a pris par surprise ?", faisant évidemment référence à l'album Sgt. Pepper Lonely Heart Club Band, le concept album sorti trois ans plutôt. Ici, Lennon balance que ce fameux album n'est lié qu'à son talent, que Paul n'a pas compris ni pu suivre la construction musicale du mari de Yoko. Pour autant, il est vérifié que McCartney à grandement participé à l'album, notamment sur l'écriture des chansons. Pendant ce temps, la partie instrumentale est incroyable, un groove dingue pour poser des punchlines pareilles, c'est comme faire la guerre dans le jardin d'Eden. On enchaîne sur "tu ferais mieux de regarder à travers les yeux de cette mère", qui renvoi directement à la chanson Let It Be, que Paul a écrite et dans laquelle il chante à propos de ... sa moman. C'est mignon, c'est une belle chanson, et ça fait surtout une cartouche facile pour John. Sur la fin du vers, un petit break se met en place, beaucoup plus calme et marquant les temps de manière franche pour appuyer la voix de Lennon qui lance en toute simplicité : "Ces tarés avaient raison quand ils disaient que tu étais mort". La référence est évidente, le canular "Paul is Dead", où une légende urbaine disait que Paul était mort et remplacé par un sosie. Heureusement que la chanson reprend sur le "tu étais mort", sinon on l'aurait vraiment mal pris. Une dernière vanne pour finir le couplet, un peu plus subtile et faisant écho à la chanson Too Many People de McCartney. Dans cette chanson, Paul annonce que la première erreur de John est d'avoir provoqué la rupture des Beatles, et sa seconde de vouloir imposer aux gens sa façon de penser. Profitant de How Do You Sleep?, Lennon lui répond simplement que la seule erreur qu'il a faite, est dans sa (celle de McCartney) tête.
Sans transition, presque aucune, le refrain pointe le bout de son nez. Un riff de guitare dévastateur, soutenu franchement par une batterie précise et agrémenté d'une autre guitare, très criarde, qui ne fait que quelques notes. C'est accrocheur, c'est dynamique et Lennon pose parfaitement sa voix dans un long "Aaaaaaaaah ... How do you sleep?". Alors Paulo, comment tu dors ces derniers temps ? Tes actions du passé ne te rongent pas trop ? Voilà le message sous-jacent, chanté par John sur ce refrain pourtant si beau. Interviewé après le décès de Monsieur Lennon, Paul dira qu'à cette époque, il dormait bien. Bon, très bien, merci pour l'info.
A la suite de cette prise d'information sur les nuits McCartiennes, on repart sur un couplet, ou autrement dit sur le champs de bataille. Car oui, la guerre n'est pas finie, il reste deux rounds à encaisser. Dans ce nouveau couplet, John point du doigt les relations qu'entretien Paul avec famille Eastman, les parents de sa femme Linda. Leur influence sur la carrière de Paul était de plus en plus grande, notamment sur la gestion de l'image, et de l'ego. Plutôt conservateur que hippies, John les considère comme des "straights", c'est à dire des personnes traditionnelles dont les valeurs sont vivement critiquées par la jeunesse des sixties. Selon JL, ces gens se sont rassemblés autour de Paul, mais l'ont surtout aveuglé en le flattant sans cesse, le faisant passer pour le grand et seul génie du groupe. Les deux prochaines attaques ciblent directement le répertoire de McCartney, notamment Yesterday, première grande composition du charmant Paul. La seconde attaque est sur Another Day, une chanson du nouvel album de Paul, en solo donc. Toute la fine plume de John Lennon se retrouve dans l'assemblage de ces rimes, je vous laisse apprécier : la seule chose que tu aies réalisée était Yesterday, et depuis que tu es parti, tu es juste Another Day. On peut donc comprendre cela de deux manières : Paul ne fait plus rien de bien sans les Beatles, ou bien qu'il est devenu has been, sa popularité étant derrière lui. Pour bien finir, on continue sur un petit refrain qui se terminera par un solo interprété par ... George Harrison. Les deux compères s'y sont donc mit à deux pour terminer leur ancien pote. Pas très sympathique comme action.
Troisième et dernier round, il est temps pour John d'attaquer au corps Paul. Après un crochet et deux uppercuts, JL s'attaque au physique. Pendant la Beatlemania, Paul McCartney était largement considéré comme le plus beau du groupe par les fans. On lui a même donné le surnom de "the Cute Beatle". De quoi flatter l'ego une nouvelle fois. Lennon suggère ici que McCartney se cachait derrière son apparence pour surfer sur le succès et ainsi faire carrière solo. Cet aspect à certainement dû jouer dans l'aspect dictatorial de Paul dans les studios, et pesant sur l'agacement des autres membres. Cependant, notre Ali de la musique rappelle à Paul que les jolies faces, ça dure qu'un temps, et que les gens découvrirons vite son vrai visage. Vers la fin de la carrière de Paul avec les Beatles, il faisait de plus en plus de chansons sentimentales et luxuriantes, que Lennon qualifiait de "musique de grand-mère" et qu'il compare à la Muzak, un type de musique instrumentale insipide, plus connue sous le nom de musique d'ascenseur. Musique d'ascenseur s'il veut, mais d'un ascenseur de palace parisien. Lennon laisse ensuite entendre que McCartney était le moins doué des Fab Four, et qu'il a dû apprendre quelque chose sur l'écriture et la composition de chansons auprès des trois autres Beatles. Il se considère clairement comme un artiste bien plus talentueux, contrairement à McCartney à qui il reproche de ne pas s'être amélioré en tant que musicien, bien qu'il ait eu la chance de l'observer travailler pendant la période active des Beatles. De quoi finir en beauté pour Lennon, rappelant qui est le patron selon lui.
Dans le film Imagine, qui retrace la création de l'album en vidéo, John dira : "Il ne s'agit pas de Paul, il s'agit de moi. Je m'attaque vraiment à moi-même. Mais je regrette l'association, eh bien, qu'y a-t-il à regretter ? Il l'a vécu. La seule chose qui compte, c'est ce que lui et moi ressentons à propos de ces choses et non ce qu'en pense l'écrivain ou le commentateur. Lui et moi, ça va". Personne n'est dupe John, surtout que quelque temps après il avouera ses désirs de vengeance suites aux petites piques que Macca avait glissées dans son album "Ram", sorti peu de mois auparavant. On assume sans trop assumer coté John, on peut qualifier ça de petit jeu effectivement, mais il est compliqué d'approuver autant de violence envers la Holy Face.
De son côté, Paul McCartney reconnaîtra « qu'il n'écoute pas souvent How Do You Sleep? », ce qu'on peut largement comprendre (sauf délire SM bien entendu). Concernant son album Ram, il dira qu'il n'était pas une attaque vers John, mis à part la petite vanne sur les prêcheurs. Désireux d'une seconde tête d'affiche à l'UFC, il répliquera avec la chanson Silly Love Songs, qui répond aux critiques qui l'accusent de chercher la facilité avec des chansons d'amour. Après ça, Paul calmera le jeu en disant qu'il ne veut pas continuer ce démêlé plus longtemps, que ces enfantillages sont terminé. Sage décision.

C'est donc un règlement de compte sur le ring de la musique. Deux anciens amis rongés par leurs différents qui ont menés à la rupture du socle de leurs succès : les Beatles. Et quoi de mieux pour deux si grands artistes de se régler sans les gants, mais avec un micro. Dans ce domaine, j'accorde la victoire à Monsieur Lennon, qui aura fait fondre Sir McCartney (vous l'avez?), grâce à main event qualitatif aussi bien sur les paroles, que sur la musique.

Pour l'écouter dès maintenant, deux moyens :

Spotify :
Une version live en studio, avec l'odeur de clope :


Si vous avez apprécié la lecture, n'hésitez pas à nous suivre sur Facebook et Instagram















581 vues0 commentaire