• Flo

Mississippi Goddam

Dernière mise à jour : 9 févr.

Chanson explicitement politique, Nina Simone aborde la condition des afro-américains suite au meurtre du militant Medgar Evers dans l’état du Mississippi et de la mort de quatre enfants lors de l’attaque d’une église en Alabama.

"Je ne suis pas une non-violente, moi !" s'introduit Nina Simone à Martin Luther King lors d'un de ses concerts qu'elle commencera par Mississippi Goddam. Plus Black Panthers que pacifiste, Nina n'a pas froid aux yeux. Pleine d'un désir de vengeance, elle a qu'une envie : aller tirer sur des gens. Mais la kalash de Nina, c'est sa plume. On est en 1964 au légendaire Carnegie Hall, à New York, pour le premier enregistrement de ce morceau.


Pour un titre autant engagé, une mise en contexte est nécessaire. Mississippi Goddam va faire scandale, car bien entendu, tout le monde sait que l’histoire de cette chanson est déjà écrite. Elle renvoie au meurtre du militant noir américain Medgar Evers, assassiné en juin 63, à Jackson dans le Mississippi, par un suprémaciste blanc du Ku Klux Klan. Evers, défenseur des droits de l’homme, se battait pour l’accès des Afro-Américains à l’université du Mississippi. Il s’engage également pour le droit de vote et l’inscription sur les listes électorales, les opportunités économiques, l’accès aux installations publiques et d’autres changements clés dans la société américaine ségréguée de l’époque. L’Amérique est ébranlée par cette tragédie qui inspire aussi une chanson à une des idoles rebelles de l’époque, Bob Dylan, avec Only a Pawn in Their Game. Mais alors que Dylan se veut descriptif et raconte les balles qui sifflent, Nina Simone, elle, ne cite pas le nom d’Evers. Nina parle de la situation globale et envoie tout bouler, elle cogne les touches de son piano : « tout le monde sait ce qui se passe dans le Mississippi Bon Dieu ! ». Elle en profite pour faire une liaison entre l’assassinat du militant et un autre épisode tragique de l’histoire du sud des États-Unis. Car trois mois après l'assassinat, une bombe explose dans une église baptiste de Birmingham, en Alabama. L’attentat est revendiqué par le KKK. Il tue quatre gamines afro-américaines et blesse vingt-deux autres personnes. En pointant l’Alabama, le Mississippi et le Tennessee, Nina Simone dessine avec clairvoyance la folie d’une société hypocrite, sourde et profondément injuste. On y sent le souffle chaud d’un sud poisseux, les nuques baissées rendues dociles, mais surtout la peur et la mort qui rôdent dans ces états bien connus pour le cou rouge des habitants. Il faut dire que Nina est née en 1933, après la Grande Dépression, dans la ségrégation du sud des États-Unis. A cette époque, les voisins et les patrons portent les cagoules blanches du Ku Klux Klan, et le dimanche, sa mère prêche à l’Église. Eunice Kathleen Waymon de son vrai nom, étudie alors le piano et donne son premier concert à 12 ans. Lors de ce concert, elle remarque que les sièges aux premiers rangs sont occupés par des afro-américains, à qui des blancs viennent demander de laisser la place pour s'assoir au plus près de la scène. Eunice est outrée et dira ne pas vouloir jouer dans ces conditions, l'audience est stupéfaite qu'une gamine s'impose de la sorte. Finalement, tout rentrera dans l'ordre, les parents de la future Nina et leurs amis resteront au premier rang pour être au plus près de l'explosion de talent que fera leur fille. Il y a aura un autre moment clé dans la carrière musicale et politique d'Eunice, lorsque sa couleur de peau lui interdit de devenir pianiste classique et d’intégrer le fameux Curtis Institute de Philadelphie. Elle se réinvente alors en Nina Simone, pour rendre hommage à son idole l’actrice française Simone Signoret (cocorico!). Pour le prénom, elle dira qu'il provient d'un surnom donné par un ami romanichel. Forgée par ces expériences, Nina laissera éclater sa frustration et ses envies de protestation dans Mississippi Goddam.


Sur un rythme entrainant mené par la guitare et la batterie, Nina pose son piano qui se mêle parfaitement à cette petite troupe jazzy. Sur ces mêmes note, la voix reconnaissable parmi tant d'autre, celle de Madame Simone, entre en scène : l’Alabama m’a rendu folle de rage, le Tennessee m'a fait perdre le sommeil et tout le monde sait ce qu’il en est du Mississippi, bon sang ! La dernière phrase est appuyée par la musique qui grandit, et par Nina qui pousse la voix. Le ton est donné, et pour bien couronner le tout, elle le répètera deux fois de suite, puis une troisième après avoir demandé à l'audience s'ils sentent, s'ils voient cette pression qu'elle ne peut plus supporter. La rapidité du rythme dynamise nos oreilles pour que le message pénètre bien, mais l'ont sent dans la teneur des accords de la peur et du dégout d'une situation qui n'a que trop duré. Cette peur, Nina la matérialise par les quatre vers suivant :

Chiens de chasse sur ma piste
Des écoliers dans les prisons
Un chat noir croise mon chemin
Et je pense que chaque jour sera mon dernier !

Le premier vers représente cette peur : pourchassés par des chiens de chasse, les afro-américains sont l’objet de lynchages, de violence de toute sorte. Nina Simone aurait pu en citer d’autres, comme les jets d’eau à forte pression utilisés par la police, les coups de matraques, ou les tirs d’armes à feu, on les devine sous sa plume. Cette violence contraste avec le pacifisme qui est proclamé par la majorité du mouvement et des plus grandes associations engagées. Le deuxième vers exprime un sentiment d’aberration face aux pratiques de la police qui arrête les étudiants et les enfants lorsque ceux-ci s’engagent dans des protestations non-violentes, notamment les Freedom rides ou les de sit-in dans des espaces alors réservés aux blancs. On comprends donc d'où vient cette voix plus dramatique, plus poignante dans la suite de la chanson. Notre militante nous fait comprendre que sa place n'est pas là-bas, ni ici. Même Dieu reçoit sa petite leçon : "Ne me dis pas quoi faire, c'est moi qui te dis ce que je vis, j'y étais alors je sais". Oui, Nina sait ce qu'il s'est passé, et se passe. Sur le passé, elle n'y va pas de main morte, et on comprend de suite à quoi elle fait référence : "Laver les vitres, Cueillir le coton, Vous êtes tout simplement pourri, Vous êtes trop paresseux, les penseurs sont des fous" le tout appuyé par les chœurs qui scandent "DO IT SLOW". Wow, l'ambiance est posée, Nina à sortie la kalash et n'a pas peur de s'en servir. Petit spoiler : ce n'est que le début !
Même si elle fait de son mieux, Nina ne sait plus quoi faire, comment faire. Les mouvements politiques en faveurs des afro-américains sont qualifiés de complots "communistes" par les opposants, mais la chanteuse n'est pas dupe et rappelle que la seule chose voulue par les militants, c'est l'égalité. L'égalité pour tous mais ça, le gouvernement ne semble pas s'en soucier, et Nina ne l'a pas oublié, non non non. La suite, c'est tout pour le gouvernement de Lyndon B. Johnson. L'accusation de mensonge est de sortie : "Oui vous m'avez menti toutes ces années, Oh mais que ce pays est rempli de mensonges, Vous allez tous mourir et mourir comme des mouches, Je n'ai plus confiance en vous". Boum, les balles fusent et la fusillade n'est pas finie. Elle utilise le même procédé que pour décrire le passé de ses frères et sœurs, à savoir des vers exaltés avec plein d'énergie entremêlés de "DO IT SLOW!" scandés par les chœurs :

Vous continuez à dire "On y va doucement"
Mais c'est justement le problème
La déségrégation
La participation de masse
La réunification
Faire les choses graduellement
Mais cela engendre plus de tragédie

Dans cette partie de la chanson, Nina Simone met plusieurs éléments en avant. Elle remarque l’ampleur du mouvement et le gouvernement qui répond en disant que les choses prennent du temps et qu’il faut prendre son mal en patience. Pourtant, les événements montrent que les tragédies sont là depuis des années, qu’il s’agisse des actions des ségrégationnistes en réponse aux différentes manifestations, des lynchages, des assassinats d’activistes comme Medgar Evers ou l’attentat de Birmingham. Pour finir ce bis repetita comme le premier, Nina pose au gouvernement les questions qu'elle posait à son miroir précédemment : "Tu ne le vois pas ? Tu ne ressens pas ?". Comme tu le dis Nina, tout le monde sait ce qui se passe, mais personne n'agit.


Lorsque son disque est édité et sort, Mississippi Goddam subit des modifications, voire même une censure dans certains états. Effectivement, "Goddam" peut se traduire par "bon Dieu" mais aussi "putain" (les petits frissons quand on lit putain en tant que français). Quatre États du sud refusent de diffuser le morceau, qui est également soumis à la censure de la télévision nationale. Officiellement en raison du blasphème de Goddam, mais personne n'est dupe dans la population américaine, pour une fois. Certains disc jockeys la diffusent sur les antennes de radio mais les directeurs de station masquent le goddam par un beep-beep, tandis que dans certains États, le titre de la chanson sur la pochette du disque se transforme en « Mississippi *@!!?*#! » ou « Mississippi Blank-Blank ». Durant toute sa carrière, la chanson évoluera aux fils des drames que le monde connait, Nina n'hésitant pas à changer les paroles en fonction.
La situation ne s'améliore pas, et Nina s'efforcera de se battre pour une meilleure Amérique, en s'armant de sa plume et de son art. Malgré ça, les leaders non-violents sont assassinés ou en envoyé en exil, ce qui fait douter la chanteuse. Changera-t-elle les États-Unis pour en faire un pays plus juste ? L’art peut-il révolutionner le monde ? Avant de prendre un révolver comme elle toujours voulu faire, Nina Simone quitte le pays, elle part pour des années d’errance et de voyages, entre la Barbade, la Suisse ou la France avec un passage par le Libéria où elle sera « enfin heureuse ». Elle dépense beaucoup, tombe amoureuse et voit son père en rêve… « J’ai vu des éclairs en Afrique. Ils vous foudroient et vous laissent sans voix », écrit-elle dans ses mémoires. Elle restera hantée par ses fantômes et ses fantasmes d’un monde plus juste, avant de finir sa vie face à la mer sur la Côte d’Azur, où elle y joue Bach, Debussy, Ravel et Chopin, ses premiers amours.

Nina Simone a donc bien prit les armes pour se battre, et elle le fait avec brio. Son message est évidemment accueilli à bras ouverts par les militants pour les droits civiques. Aujourd’hui et pour toujours, Mississippi Goddam repose à la Librairie du Congrès parmi les œuvres les plus importantes que les États-Unis aient créées. Ce n’est que justice pour un titre qui, malheureusement, est toujours d'actualité.

Pour l'écouter dès maintenant, deux moyens :

Spotify :
Une version live à Antibes, en 1969 :
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