• Flo

The Soft Parade

Dernière mise à jour : 8 févr.

Plus que le titre du quatrième album, The Soft Parade est une ode psychédélique en nombreuses parties bien distinctes, attaquant de plein fouet l'époque que le poète ne cessera de décrier.

Du long de ses huit minutes et trente-sept secondes, The Soft Parade nous fait suivre Jim Morrison dans un voyage musical intense, presque dévorant. En soit, du classique pour un chaman tel que le roi Lézard. Pour ce premier article, qui comme vous vous en doutez à (très fortement) inspiré le nom de cette boite à billet, nous partons à la découverte de ce doux défilé, avec comme chef d'orchestre, de sublimes lignes de basse.


La chanson commence par des vers qu'on croirait exaltés vers une foule énorme, on assiste presque au discours d'un président fraîchement élu. Cependant, il n'est pas question de féliciter l'électorat à la suite d'une victoire politique, mais plutôt de dénoncer la spiritualité, qui inciterait à la paresse en véhiculant l’idée que Dieu exhausserait tous les souhaits de ceux qui se plierait à la pratique de la prière. Le ton monte, et l'on entend crier "YOU CANNOT PETITION THE LORD WITH PRAYER" suivi de l'entrée de la guitare, acoustique et mineure, l'ambiance mélancolique s'impose de suite. Le chant arrive sur le même sentiment que ces six cordes, et l'on entend les paroles d'un homme qui ne se sent plus à sa place, cherchant un sanctuaire où se réfugier. La suite s'augmente d'un clavecin pour la même tessiture, la même clameur sur trois vers, qui se terminent en nous faisant comprendre que cet homme se trouve devant une porte, celle des enfers ou du paradis ? On ne le sait pas, mais Saint-Pierre ne doit pas être très loin.
Et d'un coup, tout l'orchestre entre en scène ! La chanson devient de suite plus funky, la ligne de basse entraîne notre tête dans un groove irrésistible. Quant au chant, il se montre un peu plus dynamique mais le même thème subsiste, plus en finesse : la critique d'une société en pleine mutation. Jim Morrison cite les désirs de ses compatriotes américains, avec notamment le luxe, les plaisirs charnels et enfin le besoin de reconnaissance. Il n'en n'oublie pas pour autant ses propres pêchés, notamment lorsque qu'il parle d'une certaine Sandy, qui fait probablement référence à Sandy Spodnik (non, pas le satellite), femme avec laquelle il a eu une relation purement sexuelle dans les loges avant un concert des Doors à New Haven, en 1967. Ce qui lui a valu un coup de bombe lacrymogène et un petit tour en garde'av après avoir insulté sur scène le flic, Dieu et toutes les mamans du public. S'en suive quatre autres vers, faisant un rappel à d'autres plaies, comme par exemple la paresse, la fuite de ses problèmes personnels, la criminalité ou encore la luxure. Il semblerait qu'il fût contemporain d'une société qui n'a pas changé depuis, bien au contraire.
S'en suis la troisième partie, toute en légèreté, elle nous donne envie de gambader nu dans un pré, au soleil et bien sûr, en rigolant. Bien que le chant se veuille plus lyrique et dynamique, la poésie et les messages sous-jacent sont toujours bien présent. Les paroles, scandées par tranches de trois mots, font référence à la futilité de la vie. Les catacombes et les ossements de poupins signifient la mort, mais pourquoi d'enfant ? Peut-être que le frontman considère que dans ce monde en manque de spiritualité, la naissance physique est vaine et que l'Homme ne se révèle que lorsque son esprit s'élève. Sur le même thème musical, on nous parle de femmes qui font pousser des pierres. Il semble y avoir un double sens, soit celui des efforts infructueux (faire pousser des pierres ???), ou plus probablement celui de l'éducation des jeunes dévoreurs de BigMac qui seront tout aussi irréfléchis et aveuglés que leurs parents (c'est rude quand même …). A une époque où le marketing et la communication sont en pleine croissance, Jim se permet une petite pique à ces vendeurs de news qui publient des papiers sans trop d'intérêt, et qui n'ont comme seul but de vendre le journal. Merci BFM et Closer.


"The monk bought lunch" provoque immédiatement un changement dramatique de ton dans la musique. Comme si l'ironie d'un moine, qui auparavant mendiait sa nourriture et désormais achetant son propre déjeuner, représentant l'hypocrisie de la religion moderne provoquait une prise de conscience dans la musique elle-même. L'ambiance prend une tournure de fin de soirée, on croirait presque que les instruments et Morrison sont complètement ivres (pour le chanteur, rien d'étonnant). La basse nous entraîne dans un tournoiement qui pourrait nous faire croire que l'eau n'en était pas vraiment. La voix est rauque, on sent le timbre granuleux de L.A. Woman arriver, et quel bonheur car c'est certainement la meilleure version de Jim. On l'entend crier comme s'il dansait en tournant en rond avec les bras en l'air tel un amérindien en transe, puis on comprend qu'en fait, le chaman, c'est lui. "This is the best part of the trip, this is the trip" sonne comme une invitation à le rejoindre dans son voyage, et ce voyage, c'est la guitare de Robby qui arrive et nous accompagne un peu plus dans cette mélodie enivrante. Ce schéma continu, puis Jim nous rappelle que le maître de cérémonie, c'est lui. La guitare se calme, voir disparaît, et nous ne sommes plus qu'en compagnie de la section rythmique. Le chant reprend avec la voix doublée pour une ambiance qui nous hypnotise, les paroles reprennent leur chemin, le chemin d'une fine critique. L'explication de ce qu'est une "Soft Parade" commence, le défilé de gens totalement matrixés à qui on répète que "tout doit être comme ça". Le Roi Lézard enchaîne avec une punchline qui est toujours d'actualité :"toute notre vie, nous suons et économisons pour construire une tombe insignifiante", il se moque de la façon dont les pantins de cette parade s'efforcent d'atteindre des objectifs insignifiants et découvrent en mourant que leurs vies, en fait, n'a servi à rien. À l’image du monde dystopique développé par George Orwell en 1984, les dissidents convaincu qu'il y a une autre manière de penser sont immédiatement réduits au silence par une double répétition du "tout doit être comme ça". Puis, suite à un nouveau petit solo du guitariste et à l'image de la photo de Morrison pépouze dans sa Shelby GT500, la voix toujours sous échos nous invite à écouter les machines défilant dans les rues. Cette métaphore fait référence à la vie, qu'il reprendra dans The Cars Hiss By My Window deux albums plus tard, et que les Floyd lui volerons (hihi) dans Welcome to the machine, 6 ans plus tard. On peut comprendre qu'il utilise le moteur comme image du déroulement d'une vie de personne lambda, monotone et répétitive.


Le ton se sent plus énervé, métaphores et doubles sens s'invitent en masse dans la danse. Le léopard, symbole de luxure, et le cobra, d'agression, font sûrement référence à la théorie de Sigmund Freud selon laquelle le subconscient humain n'est composé que de pensées sexuelles et agressives. Le chasseur au gilet vert ayant combattu des lions critique la glorification militaire faite par la société, et Dieu sait que les ricains sont fort, très fort, très très fort dans ce domaine. En pleine guerre du Vietnam et mouvement Hippie, cette dénonciation prend tout son sens. En rappel à la première critique des médias, la radio gémissante qui appelle tous les chiens nous fait référence à la façon dont le quotidien est contrôlé par les médias, déjà en 1969. A partir de là, la répétition de paroles absurdes, lâchées toutes ensembles et sans logique, symbolise la corruption, le manque de sens et la cupidité des pouvoirs en place. Il termine les huit minutes par rappeler le désir cruel des Hommes de traire tout ce qui est possible d'une chose qui n'a presque plus rien à offrir.

Oui, c'est une chanson entière qui critique la futilité de la vie moderne. Oui, beaucoup l'ont fait, le font et le feront. Mais nous sommes en 1969, dans un monde d'après guerre qui se cherche, entre volonté de liberté d'esprit et émergence de pouvoir autre qu'étatique. Finalement, le monde ne s'est pas amélioré en 50 ans, bien au contraire, mais la qualité de ce titre n'a pas changé. Et surtout, merci Doug Lubahn pour les travaux sur les lignes de basses de ce titre, qui sont formidables.

Pour l'écouter dès maintenant, deux moyens :
Spotify :
Une version live à la télé (PBS), en 1969 :
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En bonus, Jim in Jail, lors de la fameuse partie de jambe en l'air backstage, et pour ivresse, en 70




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